The Leftovers - Série (2014)

The Leftovers - Série (2014)

Série de Damon Lindelof et Tom Perrotta Drame et fantastique 3 saisons (terminée) HBO 56 min 30 juin 2014

Après la disparition soudaine de 2 % de l'humanité, les résidents d'une ville de banlieue américaine apprennent à vivre sans leurs proches.

The Leftovers streaming

(NB : j'avais écrit une première critique à chaud, dont je ne suis pas satisfait. Mais comme elle est restée en ligne un certain temps, je la laisse malgré tout ci-après, à la fin, cachée à l'ombre des balises spoilers)

A même le titre on trouve en filigrane l'annonce d'un programme, une note d'intention, la promesse d'une douleur partagée, d'une séparation à venir. Le double sens du mot Leftovers est particulièrement adapté. D'un coté, il désigne clairement l'enjeu de la série, qui se concentrera sur Ceux qui Restent, les rescapés, les survivants... Mais on peut traduire the Leftovers, en contexte, par les Abandonnés, donnant déjà la couleur singulière de l'ensemble. Les véritables victimes ne sont pas les 2% de la population qui ont instantanément disparu, sans laisser la moindre trace, sans faire de bruit, ils ont simplement été soustraits à la réalité. Les victimes sont ceux qui restent. Des restes... C'est l'un des des autres sens du mot "leftovers", les restes, les traces d'une absence, ou comme dirait le poète, les reliefs d'un funeste festin...

Et c'est exactement le cas ici. A cause du Departing, le moment où Ils ont disparu, les survivants sont devenus les Autres, comme si leur fonction, leur raison d'être n'était plus désormais que d'indiquer, de marquer le passage et la disparition des Departed, conglomérat d'âmes errantes et de corps meurtris traçant les contours de l'absence de ceux qui ne sont plus, ne vivant plus qu'à travers Eux... Seul les Departed ont un statut qui les définit, martyrs, saints, victimes, ils existent avec plus d'intensité que les survivants, que ceux qui restent. La disparition instantanée des Departed fait d'eux des images d'Epinal. Les autres ne sont plus définis que par la négative, les résidus d'une apocalypse qui n'a pas voulu d'eux.

Car il s'agit bien d'Apocalypse, de la fin du monde, en un sens. Mais au lieu de bâtiments en ruines, ce sont les coeurs et les âmes qui sont ravagés. Le monde a été détruit de l'intérieur, figé dans un Avant indéfini par un événement pourtant ponctuel, identifiable dans le temps, mais qui paradoxalement ne cesse d'exister, continue de refuser aux survivants l'accès à un Après. Le Departure, même, est en quelque sorte le négatif d'un événement, son opposé diamétral.

Ne sachant pas ce qui s'est passé, en instant, l'humanité a basculé, confrontée aux conséquences d'un non-événement. Car le Departure ne peut pas être une fin en soi, c'est forcément la conséquence d'autre chose... Forcément... Ca doit avoir un sens, il faut que ça ait un sens, une cause, une raison.... Pour que ceux qui restent puissent réagir, avancer, dépasser, il faut que le Departure soit un événement, existe

Car comment faire le deuil des êtres aimés disparus lorsque ceux-ci, tels des chats de Schrödinger, sont à la fois vivants et morts, scellés à jamais dans cette indétermination quantique qui empêche les Autres de faire un pas de plus, d'exister une seconde de plus.

The Leftovers parle du deuil, de son essence-même. Mais c'est une série qui parle d'amour, une série fantastique, dramatique, ésotérique, mystique, et plein d'autres choses encore.

The Leftovers, c'est la presque Révélation d'Oedipa Maas dans Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon. C'est le souvenir d'un rêve dans toute sa beauté et sa cruelle fragilité se heurtant aux rivages de la conscience. L'Apocalypse suspendue dans le pénultième soubresaut de lucidité avant la destruction, un effleurement permanent de la Fin imminente sans pouvoir la saisir pleinement, l'assimiler, en prendre acte. C'est l'audace du non-dit élevé au rang d'art. La force d'une phrase anodine qui arrache des larmes, portée par une écriture et un jeu d'acteur qui frôle l'irréprochable.

C'est surtout tout simplement l'une des meilleures séries que j'ai eu la chance de voir.

Et voici donc la critique originelle : Lorsque j'ai recroisé mon ami Seb, qui m'avait conseillé la série... Enfin, pas vraiment conseillé, plutôt ordonné de mater "la meilleure série du monde" - bon, en même temps, il était en état d'ébriété, j'étais en retard au boulot, donc il fallait aller à l'essentiel, reste que vu l'excellence des goûts du gaillard, et la propension de ceux-ci à croiser les miens régulièrement de façon parfois troublante, impossible de ne pas m'executer -. Lorsque je l'ai recroisé, donc, je n'avais vu que la première saison. Si indéniablement la qualité était au rendez-vous, le non-dit riche, fin et intense, le jeu des acteurs frôlant la perfection, et un sens du crescendo dramatique tout en minimalisme et en puissance sourde, je n'étais à l'évidence pas totalement convaincu. J'avais été touché par la force de cette série, l'écriture magistrale des personnages, mais je n'avais pas été retourné comme une crêpe comme à la fin de True Detective (saison 1) par exemple, plus racoleur mais plus éprouvant, explicitement génial. A la fin de la saison 1, donc, j'avais simplement le coeur plein de reconnaissance vis-à-vis de Sebie, qui m'avait sauvé des affres des séries chiatiques qui à force de me passer le temps me le bouffent complètement. J'avais une nouvelle excellente série sous la main, une leçon à passer en boucle aux tâcherons qui ont commis la bouse infâme qu'était Under The Dome. Le parallèle est cavalier, mais pourtant, le fonctionnement est analogue, en surface tout au moins. Un postulat de départ inexpliqué, et une série centrée sur la trame des drames domestiques qui résonnent à une échelle autrement plus grande. Mais là où Under The Dome ne réussissait pas à passionner pour ses petites histoires et donnait l'impression que chaque épisode était composé à 90% de remplissage, la séquence pré-générique de fin étant la seule à vaguement faire avancer l'intrigue générale, la seule à vaguement intéresser, bref, là où Under The Dome était sous le signe de l'esbroufe, de l'écriture flemmarde et mal branlée, The Leftovers flirtait avec le sans faute, pour peu que l'on accepte son statut de série à postulat et son rythme singulier.

J'en étais donc là. Seb m'a dit ce soir là que la série mérite vraiment un second visionnage, en voyant que je n'étais pas encore complètement conquis. Si ce conseil a l'air d'enfoncer des portes ouvertes, chaque série soignée méritant un second visionnage, et chaque second visionnage étant nécessairement révélateur, pour The Leftovers, on est quand même sur un autre niveau. Et ce n'est qu'après avoir vu la seconde saison, terminé le dernier épisode les yeux humides et gonflés (je me suis pissé dans les yeux, ça arrive à tout le monde!), que j'ai pu peser la portée de conseil anodin. Rien n'est laissé au hasard dans The Leftovers, tout simplement. Chaque élément a sa place dans une trame que se tisse par le centre et par la périphérie à la fois, la juste mesure des choses ne pouvant se faire qu'au second visionnage. C'est comme ça. Même un spectateur attentif ne sera qu'intrigué la première fois, mais complètement bouleversé la seconde.

(SPOILERS 2eme saison, légers, mais attention quand même!!) La seconde saison, avec ses premiers épisodes illustre à merveille la puissance d'écriture et de construction à l'oeuvre, ne serait-ce que dans sa façon de présenter Miracle. Les fissures apparaissent au gré des passage dans les mêmes lieux, aux mêmes moments, rencontre entre Rashomon et Twin Peaks, avec une pointe de Raymond Carver dans la force du non-dit omniprésente (au sens strict comme en tant que figure de style d'ailleurs) et la beauté de la rédemption, toujours en filigrane, ne versant jamais dans le manichéen. Miracle n'est lisse qu'à la façon d'un trompe l'oeil, quand on reste immobile, à la périphérie, mais chaque pas en fait apparaître les fissures, et l'horreur sourd de l'autre coté de la membrane fragile qui protège Miracle.

Bref, je ne veux pas trop en dire, et le texte est déjà trop long. J'ai en horreur les séries qui ne savent pas écrire des personnages entiers et qui meublent pour étirer la sauce. Encore une fois dans Under The Dome, les personnages changeaient de comportement au gré des besoins fonctionnels de scénaristes mal inspirés, un jour homme à abattre, le lendemain héros local, sans justification. Ici, les personnages sont complexes, denses, entiers, ce qui permet à leurs moments de ruptures, de crises, de prendre toute leur force, de faire systématiquement sens.

Je terminerai par un avertissement à ceux qui n'auraient été qu'à moitié convaincus par la première saison, mais séduits par la qualité de la série et curieux d'en savoir plus : la seconde saison explose complètement la première tout en lui donnant du poids. Tentez la seconde saison, vous ne le regretterez pas.